LA VOIX AU CHAPITRE

27 avril 2012

Une interview de Marc Lizano par Doc Flebus à propos de "L'Île aux 30 cercueils" (Noctambule, 2011)

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A l’occasion de la sortie de "L’île aux 30 cercueils" (Décembre 2011, Noctambule) qu’il a librement adapté du roman éponyme de Maurice Leblanc, Marc Lizano a accepté de répondre à mes questions ayant trait à son travail sur ce livre qui détonne un peu parmi sa bibliographie.


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Doc Flebus - Il y a longtemps que tu désirais adapter le roman de Maurice Leblanc qui t'avait impressionné lorsque tu en avais vu sa version TV à la fin des années 70 (tu avais 8/9 ans). Comment as-tu su que c'était le bon moment pour le faire ? Comment s'est produit la rencontre avec la petite-fille de Leblanc ? Comment le livre est-il arrivé à être édité dans la collection "Noctambule" et quel a été le rôle de la directrice de collection, Clotilde Vu ?

Marc Lizano - Le bon moment ? Mis à part celui où tu montes ton dossier, c'est quand même finalement celui où un éditeur signe un contrat. Mais j'ai commencé quelques études sans être sûr de ce que je voulais en faire. J'ai cherché quelques pistes à la peinture, mais j'avais quand même en tête de ne pas être en mesure de le faire comme je le souhaitais. C'est un truc très diffus, d'avoir une envie en tête sans qu'elle soit identifiable. Et puis, j'ai fait une page d'essai pour mettre le dossier en route.

Doc - Tu visais un public particulier en adaptant le livre ? Ou peut-être est-ce plutôt l'ambition de l'éditeur en publiant des adaptations de livres connus de faire venir à la BD des gens qui n'en lisent pas ou peu ?

Marc - Pour l'essentiel, je ne visais personne. Pas un livre jeunesse, en tout cas. Je visais surtout à retrouver les émotions, les petites frayeurs que je me rappelle avoir eu quand je regardais les épisodes du téléfilm de 1979. Ou plutôt les cauchemars que je faisais après avoir vu les épisodes… L'éditrice ne cherche pas trop à faire des reader-digest, des versions "light" des romans à adapter. Je crois qu'elle cherche surtout, dans la collection Noctambule, à préserver le lien qu'un auteur a ou a eu avec une œuvre. Des discussions que j'ai eu avec elle, c'est vraiment ce qui ressortait, d'autant plus qu'elle n'a à priori pas d'objectif de production. Jusqu'à présent, il y a eu entre 2 et 4 livres par an autour de cette collection et je n'ai pas le sentiment qu'elle cherche à produire juste pour alimenter la machine. Vraiment, et je crois que ça se sent quand on voit les titres déjà parus, chaque livre a l'air d'avoir sa place… Maintenant, là, on pourrait croire que le projet a été pensé et monté avec Noctambule dès le début, ce qui est loin d'avoir été le cas. J'avais fait des essais (il doit me rester deux trois dessins) il y a une bonne quinzaine d'années. Puis, avant de monter le dossier, je suis aller voir la petite fille de Maurice Leblanc, son ayant-droit pour négocier l'adaptation dont j'avais eu le contact via une rédactrice de "Je bouquine", pour qui j'avais travaillé sur un Dracula et sur "Les Hauts de Hurlevents". Cette rencontre c'était avec un éditeur de Glénat, Franck Marguin, et on se réjouissait déjà de faire la série ensemble sauf que notre enthousiasme n'a pas été partagé par le directeur d'alors (parti depuis fonder "12bis", je crois). Du coup, j'ai présenté le projet à Jean-David Morvan pour sa collection Ex-libris dans l'idée de faire une trilogie. Lui était visiblement enthousiaste, mais là encore, ça n'a pas été partagé par l'éditeur, Guy Delcourt, et l'idée de la trilogie est donc tombée à l'eau. Quand j'ai appris que Delcourt avait repris des part de Soleil pas longtemps avant la sortie de "L'île" chez Noctambule (c'est une sorte de label au sein de Soleil) ça m'a pas mal amusé. Il se trouve que, quand le dossier était chez Delcourt, en discussion, je l'avais aussi envoyé à Clotilde Vu qui montait la collection. Elle m'a dit être intéressée par le projet avant que je n'ai la réponse définitive de Jean-David. Avant d'avoir la réponse négative de Delcourt, l'idée que le livre rejoigne Noctambule me plaisait terriblement, principalement parce que Clotilde souhaitait travailler ses adaptations en one-shot.


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Doc - Comment s'est déroulé le travail d'adaptation ?

Marc - Concrètement, je suis parti d'une toute première version du scénario avec uniquement les bribes, les souvenirs que j'avais de la série. Ensuite, j'ai comparée cette version avec une sorte de résumé du livre que j'ai fait au long de mes livres (lectures ?) du roman. J'ai même, un temps, pensé à travailler avec un scénariste (Denis Leroux) avec qui j'avais publié "Robin de Sherwood" au moment de monter le dossier. Il avait commencé à noter des choses de son coté (que je n'ai pas vues) mais n'était pas spécialement emballé par le récit. Le fameux lien dont je parlais avant lui manquait. Je crois d'ailleurs que les feuilletonistes, ce sont des romanciers à lire quand on est enfant…


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Doc - Le livre est dense, des personnages ont été moins développés (que devient Stéphane, par exemple ?), comment as-tu privilégié telle scène plutôt qu'une autre ? Quelles ont été les étapes de l'adaptation?

Marc - Sur la base de mes souvenirs dans un premier temps. Les scènes de mort, les meurtres et quelques images que j'avais en tête m'ont permis d'établir le squelette de mon récit. Mais les souvenirs avaient aussi occulté pas mal de choses fondamentales du roman. Il a fallu reprendre tout cela avec une idée centrale pour moi qui était de centrer le récit autour de la relation entre Véronique d'Hergemont et son fils. C'est le souvenir de son enfant qui la tient tout au long du livre et, pour moi, clairement, la seule histoire d'amour du roman est là, entre Véronique et François. Pour info, je voulais un temps que Stéphane s'écrase sur les rochers. Mon éditrice m'a suggéré de lui laisser une chance dans le livre…

Doc - Il est vrai qu'il y a des images choc. Ce que subissent les soeurs d'Archignat par exemple. Ce roman doit être le plus noir de Leblanc (si je puis dire). Ça a dû te changer des livres plus intimistes ou plus destinés à la jeunesse que tu as faits.

Marc - C'était très amusant de passer à des scènes de tendresse avec des petits à ces scènes de crucifixions. Ceci dit, dans les récits intimistes, je prépare quelques histoires pas très funkys en ce moment… C'est juste en écriture. Et, si on y regarde bien, "La petite famille" parle du deuil, "L'enfant cachée" de la Shoah, mais c'est, il est vrai, traité avec beaucoup de délicatesse dans l'écriture de Loïc Dauvillier.


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Essai de coloration


Doc - Un découpage et des dialogues finalisés dès le départ ?

Marc - Non, le livre était trop long à réaliser pour que je sache dès le début ce que j'allais dessiner au 5ème ou au 6ème chapitre… Sur un récit d'une telle ampleur, c'était important de me laisser des zones où je ne savais pas trop ce qui allait se passer. Je dis ça mais le canevas était quand même carrément posé du début à la fin du livre, même s'il y a eu quelques aménagements postérieurs.

Doc - Certaines images (le pont de bois sur lequel passe et repasse Véronique, le piège dans lequel se trouve Stéphane) rappellent un peu celles du feuilleton TV. C'est voulu, inconscient ? Justement, comment ne pas être influencé par des images déjà existantes, même si le média n'est pas le même ?

Marc - C'est très voulu mais, en même temps, je n'adaptais pas le feuilleton non plus. Par exemple, je n'ai pas fait brûler le pont. Et, comme tu le dis, le média n'est pas le même, on peut faire confiance au dessin pour emmener le lecteur ailleurs. Quant à savoir si j'ai réussi à l'emmener là où je souhaitais qu'il aille, je ne sais pas, mais j'aime bien penser que oui : )

Doc - Le feuilleton télé avait pris la même option mais en attribuant le rôle du sauveur à Stéphane si je me souviens bien. Dans ton adaptation, il n'y a plus de héros venu secourir "la veuve et l'orphelin". Si Vorski tombe, c'est à cause de sa folie.

Marc - Oui, en psychanalyse, on dirait que Vorski est une sorte de pervers narcissique et qu'il va s'autodétruire. J'ai hésité, à la fin du récit, à ce que Véronique ou François tuent eux même Vorski. D'une part, je trouvais ça assez "cliché" et, surtout, ça me semblait dans la logique de son comportement mortifère d'aller au bout de sa pulsion de mort.

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Recherche de personnages


Doc - Tu as opté pour une adaptation façon feuilleton, découpée en chapitres (avec accroches à la fin), des pages didactiques, des couleurs passées. Tout concourt pour donner cette impression d'avoir entre les mains un livre ancien. Pourquoi avoir opté pour ce choix ?

Marc - Par exemple, je n'aurais jamais fait une fausse couv abîmée par les outrages du temps, comme on peut le voir dans les livres qui reprennent les codes des pulps au second degré. J'aime bien l'idée sauf que, justement, je ne faisais pas une adaptation second degré. Vraiment pas. C'est plutôt ce qu'on appelle un truc postmoderne dans l'imagerie. Mais en aucun cas du second degré, ce qui laisserait à penser que je serais plus fin que ça. Il y a un peu de ça dans le second degré, cette sorte d'idée qu'on est plus malin que le truc qu'on dit aimé. Or, moi, je suis assez couillon dans mon amour de ce genre de récit : ça me plaît vraiment, simplement et très directement. J'ai fait des essais avec les couleurs pour leur donner un aspect gravure sur bois comme on en trouve chez Henry Rivière ou avec un aspect gratté, abîmé comme en lithographie. On a même fait imprimer une page mais les effets que j'ai fait alors laissait à croire que c'était juste mal imprimé. On a donc garder cet aspect proche de la sérigraphie avec peu de base couleurs et ma chance a été que le papier mat et l'impression (l'odeur de l'encre ou de la colle à relier) conforte cela. D'autant qu'on ne voit quasiment pas la trame de la quadri. J'avais aussi un peu peur que la teinte que j'avais choisie, une teinte taupe qui frôle le kaki, ne sorte trop grisé ou trop terne, ou trop proche d'un vert de gris. Tout ça pour dire que j'ai été gâté par la fabrication du livre, je trouve. Curieusement, il y a même des gens (dans les articles ou les chroniques du livre) qui semblent penser que le livre est en noir et blanc.

 

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Doc - En ce qui concerne le second degré, puisque tu réfutes cette intention, je suis d'accord avec toi en ce qui concerne l'adaptation. Parce que si le récit est à lire au premier degré, ce qui, je pense, devait être le but des feuilletonistes en donnant aux lecteurs des sensations, quelles qu'elles soient, plus qu'à réfléchir, la présentation rappelle celle des feuilletons du XIXe-début XXe paraissant en fascicules (le livre pourrait en être un recueil). Que ce soit par la couleur ou les pages genre "Le saviez-vous ?". On ressent un petit plaisir différent, plus intellectuel, de ce que l'on peut lire dans les pages du récit proprement dit.

Marc - Oui, ce n'est pas premier degré comme l'étaient les textes des feuilletonistes, mais c'est encore moins du second degré si on l'entend comme une blague potache. Sur un forum, quelqu'un parlait de méta-fiction ou d'hommage et, du coup, ça en fait un truc plus intellectualisé que les récits premiers qui sortaient dans les journaux, c'est très vrai.

Doc - Tu as fait un énorme travail sur ton dessin. Certains personnages semblent taillés dans le même granit que l'île.

Marc - C'est vrai que c'est peut-être un dessin moins naturel chez moi. Ce qui est sûr, c'est qu'il ma effectivement demander beaucoup plus de travail. Si tu ajoutes en plus le fait que j'ai réalisé les planches en format A2 (grosso modo, 40x60 cm) c'est même à se demander si je ne cherchais pas les ennuis… Ça a été pour moi un travail énorme. Mais le récit qu'était celui de "L'île aux trente cercueils" demandait cela je crois.

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Doc - Ce style plus rugueux, un peu éloigné de celui de "La petite famille", t'est-il venu naturellement ?

Marc - Non, pas vraiment. J'ai fait des petits essais à la peinture, une page d'essai (celle de mon dossier d'ailleurs elle aussi à la plume, en grand format mais avec une mise en couleurs plus vives et réellement quadri.

Doc - As-tu travaillé avec des outils (plumes) différents ?

Marc - Non, crayonnés sur du papier machine en format A3, strips après strips, puis encrage à la table lumineuse sur du Canson Ingres Vidalon avec de l'encre Rohrer Klingner à la plume, avec des porte-plumes d'écoliers et des vieilles plumes Baignol et Farjeon 823 dont j'ai constitué un stock sur les vides greniers et sur Internet. Plus les retouches et les couleurs sur mon ordi ensuite.

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Doc - Penses-tu reprendre ce style plus réaliste pour d'autres projets ?

Marc - En fait oui. Mais pas tout de suite sur un projet de cet ampleur. Sans doute pour des albums plus courts. J'aimerais le faire sur une courte série. En même temps, ça ne dépend pas que de moi. Je dis ça et si je trouve un projet qui me plaise et un éditeur qui propose le même genre de projet, ça peut se faire…

Doc - Tu as travaillé sur un très grand format (A2). Qu'est-ce que t'a apporté ce format ? N'est-on pas tenté, lorsque l'on dispose d'un espace aussi grand de mettre des détails qui seront finalement invisibles ou écrasés à l'impression ?

Marc - Non, ça amène juste un peu de finesse dans mon encrage qui est assez brut. Ça m'a permis, je crois de garder de la vie alors que j'aurais été tenté de trop fignoler en plus petit format. Ceci dit, travailler à ce format, ce n'est définitivement pas raisonnable…

Doc -Une expo des planches originales en noir et blanc grandeur nature serait d'ailleurs intéressante.

Marc - Il y en a une préparée et montée par "Brest en bulles" dans une vieille maison de Loperhet pour leur édition 2012. On a fait en sorte de montrer pas mal de choses (roughs, crayonnés, planches encrées, couverture, études…).


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Essai et version définitive


Doc - Comment s'est fait la mise au propre des planches ? De façon linéaire respectant l'ordre définitif des planches ?

Marc - Oui, à quelques exceptions près… et quelques retouches ensuite sur quelques cases…


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 La dernière image encrée (p.72)


Doc - Au début, il me semble qu'il était question de faire la colorisation en quadrichromie. Comment t'est venue l'idée de faire cette sorte de bichromie (je ne sais pas trop quel nom donner à cette mise en couleur :-) ) qui ressemble aux images bicolores des magazines anciens (tu as parlé de couleurs se rapprochant de la sérigraphie) : une dominante sépia auquel s'ajoute une autre couleur : du bleu au début, souvent du rouge (sang) ?

Marc - Faire des couleurs en quadrichromie, ça donne une sorte de souci naturaliste qui collait mal avec l'ambiance que je cherchais à faire ressortir. Au début, j'ai quelques essais en quadri, de manière assez classique mais il en émanait quelque chose qui ne correspondait pas à ce que je cherchais à faire passer. On a donc fait plusieurs essais pour tenter la bichro (ou presque parce que c'est finalement une quadri avec une gamme très limitée). je pensais faire un choix de teintes différents à chaque chapitre mais, outre le fait que ça avait déjà été fait dans "A bord de l'étoile Matutine", l'adaptation de Riff Rebs du roman de Mac Orlan, ça ne rendait pas l'ambiance que je cherchais. Clotilde Vu a même demandé a des coloristes de proposer des solutions… Parfois, c'est très analytique, très pensées ces choses-là. Mais souvent, l'empirique, c'est le mieux pour le dessin. Tu fais et tu vois ce que ça donne et tu t'approches au mieux de ce que tu cherches à faire passer. Au final, on a trouvé cette solution de garder les tours de cases, les bulles et la typo en noir, le trait dans une teinte sang de bœuf assez foncée et deux teintes de vert grisé (une claire, une foncée) pour l'essentiel du récit sauf les flash-backs qui passent dans une teinte grisée avec le trait en bleu très foncé. Bien sûr, quelques traits ont été pensés avec les teintes plutôt que le sang de bœuf parce que ça permettait de marquer la profondeur ou l'horizon et il y a aussi quelques éclats ou aplats de rouge de temps à autre, surtout quand la mort venait à frapper…


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Page du dossier de présentation à l'éditeur


Doc - J'ai lu récemment "Les ignorants" d'Etienne Davodeau (Futuropolis) que je recommande, en passant, à ceux qui aiment le vin et la BD. Le thème central en est la création et Davodeau relate une journée passée à l'imprimerie afin de mettre au point les couleurs d'un album. As-tu toi aussi rencontré l'imprimeur ?

Marc - Non, pas celui de ce livre, même si je sais bien, avec gargantua, comment cela se passe… L'imprimeur avait une base validée sur laquelle s'appuyer et, si c'était frustrant de ne pas être sur place, je dois dire qu'ils ont travaillé au plus près de ce que j'espérais.


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Doc - La réalisation de l'album a duré plus longtemps que prévu.

Marc - On peut même dire que j'ai foutrement été en retard, oui.

Doc - Il n'y a pas de lassitude qui s'installe, des périodes de doute ?

Marc - Non, en ce qui concerne ce livre. Mais j'ai passé une sale période après avoir travaillé chez un éditeur qui a plutôt malmené les livres que j'ai faits chez lui et aussi malmené et balladé leurs auteurs. J'en reparlerai à l'occasion car un procès est en cours grâce au soutien sans faille du syndicat des auteurs (le SNAC). Mais, clairement, j'ai pensé tout simplement arrêter ce métier. Soit parce que je ne suis peut-être pas armé pour travailler ainsi, soit parce que la manière dont l'édition fonctionne largement aujourd'hui ne permet peut-être plus de travailler sereinement.

Doc - Qu'est-ce que ça apporte de travailler pour de "grosses" maisons d'édition ?

Marc - Ça dépend complètement des structures et des personnes. Là, j'ai travaillé dans de meilleures conditions que chez les petits éditeurs avec qui j'avais pu travailler (même si les forfaits ont amené un prix à la page bien plus bas qu'il y a 20 ans).

Doc - Plus de pub faite au livre à la parution, un emplacement privilégié dans les vitrines ou les étals, un suivi assuré après la parution ?

Marc - Oui, quelques tournées de dédicaces, sans doute plus de presse aussi. En tout cas, pour mon cas, la presse a plutôt chouette.


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Doc - Mais, le livre n'est-il pas aussi noyé dans la masse de ceux de l'éditeur ?

Marc - Oui, même si le label Noctambule est quand même très raisonnable de ce coté-là. Les livres sont de toute manière surtout noyés dans la surproduction actuelle, où qu'ils soient.

Doc - De plus, à l'allure où vont les parutions, son actualité n'est-elle pas plus réduite chez un gros éditeur que chez un petit ?

Marc - Alors, ça dépend de son accueil et aussi, ensuite, de ses ventes. Si ça décolle, l'éditeur va porter le livre. Sinon, il travaillera sur les suivants qui déboullent parfois à un rythme assez dément je trouve.

Doc - Avant d'avoir lu l'album, connaissant le livre de Leblanc, je me suis dit "Encore un sujet concernant la famille" (tu le signales d'ailleurs dans ton livre). Tu as réalisé avec Loïc Dauvillier "La petite famille" et dernièrement "L'enfant cachée", tu as travaillé pour la presse familiale et scolaire, tu as illustré des livres pour enfants. C'est important la famille pour toi ? Pourquoi occupe-t-elle cette place si importante dans ton travail ?

Marc - Pour "L'île", l'idée même de la famille est quand même un peu explosée. C'est plutôt l'idée de l'enfance qui revient. L'idée bateau qu'on ne guérit jamais vraiment de son enfance ou que l'essentiel de ce que nous sommes peut venir de là. Moi, j'y puise en tout cas pas mal de choses. Et puis, dans mon travail j'aime surtout l'idée de mettre en place des livres que je pourrais qualifier d'humaniste dans l'idéal, intimiste en tout cas dans ma façon de les aborder…

 

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Doc - Tu as mis de côté tes travaux annexes, sources de revenus, pour réaliser cet album. De quoi vit un auteur durant une période comme celle durant laquelle tu as travaillé sur "L'île" ?

Marc - Je vis assez modestement mais je n'ai pas trop le choix en fait. Je travaille plutôt beaucoup mais je ne sais si c'est lié à mon travail ou à la situation, ça reste quand même difficile comme métier. Et le fait qu'il soit si précaire n'arrange pas grand chose. On verra si les deux livres sortis coup sur coup fin 2011, "L'île aux 30 cercueils", chez Noctambule, et début 2012, "L'enfant cachée", au Lombard, changeront quelque chose à mon travail. Ou au regard des éditeurs sur mes livres. Le retour de presse a été plutôt très bon mais c'est encore tôt pour savoir si les ventes sont au rendez-vous, et je crois que ça compte finalement pas mal du coté des éditeurs. De ce que je vois, en ce moment, on est pas mal d'auteurs à avoir l'impression de presque recommencer à zéro à chaque livre fini…

Doc - Mais, justement, n'est-ce pas le propre du créateur d'être confronté à ce "retour à zéro" à chaque fois qu'il présente une oeuvre nouvelle ?

Marc - En partie, on pourrait aussi imaginer mettre en place un travail au long court, chaque livre répondant aux précédents, chaque livre étant parfois une graine pour les autres à venir. Là, les livres disparaissent assez vite… La remise en question, elle est là de toute manière, quelle que soit la situation. En ce moment, je dirais que la situation n'est pas tendre.

Doc - Es-tu content de l'album terminé ? Ressemble-t-il à celui que tu avais imaginé ? Y-a-t-il des choses que tu n'as pas pu faire ou y mettre (contraintes liées au format, par exemple) ?

Marc - Ben, en fait, il est même au-delà que ce que je pensais faire avec ce projet. J'ai tellement désiré ce livre que ça a été assez bizarre de le voir fini. Mais je le trouve beau, qu'il sent bon (vraiment) avec une vraie belle finition. Curieusement, même si on me dit qu'il aurait gagner à être un chouilla plus grand, moi, je n'ai pas grand chose à redire… Ça me semble vraiment très proche de l'idée que j'en avais, assez proche de ce que je pouvais rêver faire avec ce livre. Vraiment. Et puis, il y a aussi que je suis super heureux d'être à coté des bouquins de Riff Rebs et de celui de Cromwell. C'est un peu couillon comme sentiment mais c'est pas vrai…


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  Recherches pour la couverture


Doc - Lorsque tu as commencé à travailler sur "L'île", il était question que tu adaptes d'autres récits de M. Leblanc pour d'autres dessinateurs. A l'époque, la petite-fille de Leblanc t'avait donné la possibilité de le faire. Qu'en est-il aujourd'hui de ce projet alors que l'oeuvre de Leblanc est tombée dans le domaine public en début d'année et qu'il risque d'y avoir de la concurrence pour l'adapter en BD ?

Marc - Je ne sais pas s'il y a des choses en route mais j'ai quelques envies de faire du Lupin pour les enfants. On a commencer à bosser là-dessus (je ne serai pas tout seul) mais c'est encore trop tôt pour en parler ou pour même envisager savoir si ça va se faire… J'aimerais bien faire quelque chose de très espiègle avec Lupin, pas le Lupin arrogant et un peu m'as-tu-vu qui m'agace pas mal chez lui…


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Doc - Durant la réalisation de cet album, tu as trouvé le temps de dessiner "L'enfant cachée" -dont tu as parlé un peu plus haut et dont le scénario est de Loïc Dauvillier)- et surtout de créer avec Joël Legars une maison d'édition, Gargantua. Ça fait beaucoup. Comment on gère tout ça ? Pourquoi avoir créé cette maison d'édition ?

Marc - Ça a été compliqué à la fois de jongler avec les deux projets. C'était beaucoup de travail mais, en même temps, chacun des deux projets a beaucoup apporté à l'autre. Pour mon dessin, c'était très important. Pour les délais, ça a été un autre problème, tu t'en doutes … Pour ce qui est de Gargantua, on est dans une autre logique, je n'y suis pas seul et c'était une envie plus que présente depuis que je fais ce métier. Le faire avec Joël Legars, nos femmes, c'est très vivifiant. Ça demande pas mal de travail mais, parfois, je me dis aussi que Joël m'a poussé dans cette aventure au moment ou je me demandais comment continuer à travailler dans l'édition, qui est loin d'être un milieu tendre. Avoir cette petite maison d'édition, c'est plus qu'une cours de récréation (c'était le cas quand je faisais du fanzine avec "Oh, la vache !", "Hybrid comix" ou "La fédération française de comix") là, il y a aussi ce plaisir de publier des auteurs qu'on aime (Comme jean-Christophe Mazurie ou Thibault Poursin…) et de faire des projets dont on rêve même si ça semble improbable (comme les nouvelles illustrées qu'on a produites. Quand on pense qu'on va publier "La légende de St Julien l'Hospitalier" de Flaubert, illustrée par Follet ou "Le chef d'œuvre inconnu" de Balzac, avec des illustrations de Götting !)

Doc - Quels sont les retours que tu as de la part des lecteurs, de la part de l'éditeur ?

Marc - L'éditrice m'a dit tout son bonheur à le voir fini et je crois qu'elle en est simplement heureuse. Je crois qu'on a fait un très beau livre, même si ça semble peu modeste de dire ça. Moi, je suis fier de ce bouquin, tout bonnement content. Si par éditeur, tu penses à Mourad ou à Guy Delcourt puisqu'il a repris la direction de Soleil entre temps, je n'en sais rien. J'ai juste croisé Mourad dans les bureaux à Paris au début et Guy à Angoulême.

Doc - Quels sont tes projets à venir ?

Marc - J'ai en tête une adaptation jeunesse de Lupin, quelques récits intimistes pour des one-shots, un peu dans l'esprit de "Bluette-sur-Mer" ou de "Ventricule" mais pour certains avec un fond plus lourd ou plus adulte, je ne sais comment le dire. Et puis, quelques envies de travailler avec des auteurs avec lesquels je discute… Tout ça, c'est une autre histoire…

Doc - Je n'en suis pas sûr (dis-moi si je me trompe), j'ai reparcouru le livre, mais je ne crois pas que tu donnes la raison du nom de "30 cercueils" que porte l'île. A ce sujet, faut-il avoir lu le livre de Leblanc pour saisir toute cette histoire un peu compliquée ? Tu as eu des remarques là-dessus ?

Marc - Oui, il y a pourtant un entrefilet sur une tête de chapitre là dessus. On évoque l'idée de la proximité avec le mot sarcophage, et puis l'île a presque la forme de Sark, la petite île anglo-normande qui est à côté de Jersey et de Guernesey. En même temps, dans le roman, elle semble être située dans l'archipel des Glénans. Et, pour info, le feuilleton télé avait été tourné en partie sur L'île aux Moines, dans le golfe du Morbihan. Bon, à dire vrai Sarek, c'est une île qui n'existe pas. Uniquement dans le roman de Maurice Leblanc, en tout cas.

Doc - Ce que je voulais dire c'était que le nom de "30 cercueils" donné à l'île était dû aux 30 écueils qui l'entourent et que le mot "écueil" serait devenu, par glissement homophonique, "cercueil".

Marc - Oui, j'avais oublié cette explication. C'est aussi une des pistes données par Leblanc… "L'île aux trente cercueils", ça claque quand même vraiment bien comme titre : )

Doc – Oui. Merci, Marc.


(Mars/Avril 2012)

En complément, les adresses du blog de Marc Lizano  et du site des Editions Gargantua.


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Le dessin de couverture original